Redorer l’image des français à l’étranger: une Margherita à Rome.

margherita

On le sait, le touriste français à l’étranger n’a pas souvent très bonne presse. Ça va d’ailleurs avec l’image que nos compatriotes véhiculent sans qu’ils aient forcément besoin de sortir de l’Hexagone. C’est vrai quoi, aux yeux du monde, nous les français, on passe quand même pour de gros râleurs arrogants et hautains. Des gros cons soyons honnêtes. Alors d’accord, il n’y a pas que ça, mais sur ce point précisément on a voulu, en toute humilité, faire taire un peu les rumeurs et tordre le cou aux clichés presque offensants pour nos petits cœurs sensibles. On bombe le torse, fier, mais modeste, et on tape du poing sur la table, pas trop fort on voudrait pas déranger, pour régler si vous le permettez le débat une fois pour toutes. On a beau être français, on sait aussi se tenir. Allez, dans la bonne humeur et sans un mot plus haut que l’autre, parlons un peu de la pizza margherita.

Mais commençons, si vous le voulez bien, par le début.

Il était une fois Eva, docteur en science de l’information et de la communication, mais surtout docteur en orientation pour un p’tit resto bien sympa, qui se rend compte que sa boussole interne, un mauvais alignement des planètes et une carte de Rome tenue à l’envers ont interverti le nom de tous les quartiers avec des numéros partant du 123 au 42. La vacherie. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, et surtout face à ce manque de bol assez terrible, nous décidons derechef de passer au plan B. Fi des « j’en ai marre de tourner », des « tu t’es encore plantée », des « nan mais t’es trop nulle »,  fi des « t’avais qu’à chercher tout seul j’ai mal aux pieds », et autres « JP tais-toi tu m’énerves » qui n’auraient pas du tout été à propos, et nous auraient surtout sapé le moral, c’est avec des étoiles plein les yeux qu’on s’arrête devant le menu du premier restaurant venu, où une charmante serveuse nous invite à nous installer. Sérendipité toi même tu sais.

Ristaurante Lunch Pizzeria.

C’est son nom.

Cet établissement familial de prestige peut se targuer de plus d’un demi-siècle de savoir-faire, lorsqu’il s’agit de proposer au touriste de quoi se sustenter. Résolument tourné vers l’international, « Lunch » en milieu d’appellation nous invite à la culture gastronomique mondiale et rapide, avec une ou deux spécialités du coin, pardon, des spécialités italiennes, aux pieds de la cité du Vatican, Piazza s’il vous plaît. Point de vue cadre, nous sommes sur de la boucle de tram, une foule qui se dirige sans discontinuer vers l’entrée des musées du Vatican ou de la Place Saint-Pierre. On est bien.

Alors là, je sens que vous avez un peu peur, ça sent même un peu la baise. Soyons fous, comme si les rades jouxtant une attraction incontournable devaient être maudits ou interdits d’accès, comme si le menu traduit en sept langues devait être honni à jamais, comme si la Bocca della Verità nous avait pas bavé plus tôt dans la matinée « Gare à pas trop déconner ce midi ». Bref, on y va. Rassurez-vous, nous ne sommes pas là pour critiquer, pas encore. Nous Madame, on laisse sa chance au produit, et on redore notre image.

Nul besoin de consulter notre téléphone pour recueillir les avis Google, TripAdvisor ou que sais-je encore. Le feeling est présent. Allez hop, on prend place. Peroni – pizza, la base.

Je passe sous silence la moue peu convaincue, mais très convaincante d’Eva que je fais mine de ne pas voir. L’avait qu’à pas se merder avec le plan celle-là.

Une Margherita de toute beauté.

Parcourir les rues et ruelles de Rome, on est d’accord, ça creuse. Et je dois bien avouer que la perspective d’une petite margherita en terrasse me faisait saliver, à tel point d’ailleurs que je faillis descendre d’une traite la Peroni d’Eva pour préserver la mienne, et un peu marquer le coup. Lançant les hostilités sans préparation, j’apaise dare-dare les tensions: « C’est pas moi. » Loupé, elle contre-attaque. J’esquive un reproche, puis deux, un éclat d’insulte entrecoupé du rire dont elle seule a le secret pour me réfugier dans le Routard qui, on a beau dire, a beaucoup baissé. C’est quand même plus ce que c’était. Plongé dans ma lecture, je relève alors le nez, alerté par une odeur de plâtre humide ou de ciment frais. Alerté un peu aussi par les gémissements de ma moitié qu’est pas prêteuse. Franchement, une Peroni, c’est pas non plus la fin du monde. Sauf qu’elle ne gémissait pas pour ça.

Devant mon guide refermé et face aux lamentations de ma douce, elle se tenait là, plate. Bon, en même temps c’est une pizza, THE margherita, suivez les gars l’indice vous a été donné dans le titre. Elle était ronde, comme un ballon de plage attendant d’être gonflé. Elle portait sur elle toutes les couleurs de l’Italie. Sauf le vert du basilic devenu brun par la cuisson. Sauf le rouge de la tomate aussi, emprisonné par le fromage ou peut-être un peu espiègle, il se cachait probablement. Mais il y avait au moins tout ce blanc, enfin ce jaune gras dégoulinant, d’un fromage inconnu portant le nom de mozzarella sur le menu. Elle revêtait donc une seule couleur sauf l’Italie.

Pendant qu’Eva se prend la tête, j’ose alors quelque chose d’impensable, de fou. Je touille avec ma fourchette. Ça a l’air spongieux au centre, il y a comme un amas de chewing-gum trop mâché qui se forme, d’où s’élève un miasme opaque. Merde, cette pizza est piégée. Là, je me dis que si je vomis dessus, on verra pas la différence. Et si c’était pas ça finalement, la dolce vita?

« J’peux pas. »

La dissidence.

J’en oublie presque que je suis là pour redorer l’image truc muche, et c’est bien dommage, parce que la margherita, c’est quand même de loin la pizza que je préfère, mais c’est également l’une des pizzas les plus basiques, l’une des plus simples à réaliser, pour peu qu’on ait de l’estime de soi et qu’on se contente d’autre chose que de la médiocrité.

La pâte, fine comme une crêpe, qui devient croustillante et ferme. La feuille de basilic déposée en tout dernier. La sauce tomate, étalée en couche fine. La mozzarella, la vraie, bien espacée qui s’étend délicatement en fondant. Parce que si tu garnis n’importe comment, et surtout trop, avec des ingrédients de mauvaise qualité, tu te retrouves avec une pâte molle gorgée d’eau, et un mélange de saveur qui ressemble peu ou prou au cercueil de fin de soirée. J’exagère, mais je suis colère. D’ailleurs la préparation ici est quelque peu différente: on ne pétrit pas la pâte, on ne vérifie pas la température du four, on enfourne directement la pizza et on règle sur 2 minutes, puis on attend que ça sonne. « J’peux pas, hors de question que ce machin aille dans mon estomac. » Je crois que c’est l’instinct de survie qui te rattrape, la peur de choper la chiasse pour le restant du séjour. Eva me regarde droit dans les yeux puis me dit « Je te laisse faire, mais pense à redorer un peu quand même. » J’appelle la charmante serveuse du début.

Un imbroglio linguistique s’opère entre des latins qui communiquent dans la langue de Shakespeare. D’un côté quelqu’un qui se demande où est passé sa pizza margherita, de l’autre, quelqu’un qui soutient qu’elle est bel et bien sous les yeux du premier, et que la chose dans son assiette est tout à fait normale et mangeable. « Mais enfin mademoiselle, j’ai commandé une pizza, pas cette bouillie infâme. » Elle appelle son manager.

Je regarde Eva. « Je redore assez l’image ou ça va pas? »

« Bof. Déjà ton accent est merdique. Et puis je crois que t’as dérapé quand tu t’es mis à lui parler de « shitty meal », du coup ça n’aide pas. » Encore loupé, décidément.

Deuxième chance, le boss est là.

Un quinté prometteur: arrogant, hautain, prétentieux, râleur et impoli.

Venger l’affront.

Le gars est au-dessus de mon épaule, il souffle déjà d’exaspération. Encore des français qui viennent se plaindre. Il veut savoir ce qui ne va pas. « Ta pizza, vieux. » Il s’emporte, pédant, bavant à qui veut l’entendre que « vous les français, vous n’y connaissez rien, mais vous croyez tout savoir. La margherita ça se fait comme ça, et ce n’est pas toi qui va m’apprendre quoi que ce soit! » Attends, je suis d’accord pour redorer bien des choses, mais faut pas pousser. Je lui balance deux trois photo d’une belle pizza sur mon smartphone, en faisant du doigt des aller-retour entre l’écran et le plat. « Ton truc est surgelé, on me la fait pas. » Il ouvre le menu, mais je sais pas si la photo est contractuelle, y’a pas de photo, très bien. « Je suis restaurateur depuis 50 ans, si je te dis que c’est une margherita, c’est une margherita. » Dialogue de sourds.

« Non. »

« Si. »

« Par quel miracle, c’est parce qu’on est proche du Vatican? »

« Mais tu n’y connais rien, t’as jamais vu de vraie pizza de ta vie! »

Je lance un regard en face de moi. « Tu m’aides pas là ». Eva, docteur en science de l’information et de la communication, mais surtout docteur en exagération amorce sans préambule « Are you kidding? We spend six months in Napoli, we perfectly know! » C’est n’importe quoi, on y a passé qu’une semaine, mais ce moment de bravoure me rend fier d’elle. Elle est en roue libre, on aurait dit qu’elle n’attendait que le top départ. Elle enchaine par une salve sans coup férir. « This shitty pizza is forbidden in Napoli! » Berceau de la margherita, rivale de Rome, elle sait taper là où ça fait mal. Quelle guerrière! Je m’emballe mais je suis pas objectif. C’est une Amazone, elle est plus forte que lui. À terre, le sursaut d’orgueil, tous les ingrédients sont là ose-t-il. « Mais où est la tomate? » lui lance-t-elle droit dans les yeux, « Si j’avais commandé une marinara, je n’aurais eu à manger que de la pâte. » Le coup a atteint la jugulaire. Sans détourner son regard, elle prend mon verre, bois une gorgée. Merde alors qu’elle est belle, elle peut bien boire toute ma bière si ça lui chante, c’est superbe.

Le manager bafouille, on ne comprend rien, plonge ses doigts dans l’objet du délit pour trouver la sauce tomate. Sonné, premier degré, il switche un mot sur deux en italien. « Hey! » que je fais, « you said it’s a good pizza. Don’t put your fingers in it! » mais l’ironie dans une langue qu’est pas la sienne c’est pas non plus la bonne idée. Il fulmine, il devient grossier et insultant. M’étonnerait pas qu’il ait des origines françaises celui-là.

Mais que fait la police?

Il se met à gueuler « ça n’est pas correct, ça n’est pas correct » prenant à partie la clientèle. Je suis bien d’accord, se donner l’appellation de restaurant et servir ce genre de chose, ça n’est pas correct. Il veut renvoyer la pizza pour qu’on nous la refasse. Pas question. Dix fois, puis quinze, « ça n’est pas correct! »

Quand on lui sort le fric en se levant pour payer les bières, partir et puis rien d’autre, il voit rouge. « I call the police! » On lui dit « With pleasure » dans un large et beau sourire. Il se ravise, prend le pognon. De toute façon, à proposer ce genre de pizza en Italie, c’est lui qui risque de se faire embarquer par les flics et de voir son boui-boui sous le coup d’une fermeture administrative. À pisser de cette manière sur l’un des symboles italiens, on l’imagine bien mal autrement qu’en taule direct, lynché par ses concitoyens.

On se casse. Hey, oh! À 8 balles la pizz en plus, faut pas pousser.

Autour de nous les gens sont effarés.

Promis, on redorera mieux la prochaine fois.

Crédits photo: scattidigusto.

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2 Commentaires

  1. Avatar

    Juju

    14 avril 2019 at 15 h 43 min

    Ah ah! Excellent post 🙂

    Répondre

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