Moscou au temps de la guerre froide.

Moscou cathédrale

1979. Pourquoi diable avoir choisi cette destination ? Hé bien, ce n’est pas un choix, mais un vrai coup de chance ; cela n’arrive finalement pas toujours qu’aux autres. On vous explique en deux mots. Un programme immobilier met en vente des appartements dans notre ville et organise un jeu avec un tirage au sort pour gagner un mini voyage. C’est simple, il suffit de visiter l’appartement témoin, de répondre à un questionnaire à la noix très simple, de le mettre dans une urne et d’attendre. Et un mois plus tard, coup de téléphone ; nous sommes les heureux gagnants de ce voyage de 3 jours à Moscou en décembre. Youpi !

Une arrivée en demi-teinte.

L’aéroport est tristounet, pour ne pas dire lugubre et pour le contrôle des passeports, là les amis, ça ne rigole pas, mais alors pas du tout. Le douanier à la mine sinistre, coincé dans sa guérite scrute intensément la photo, puis nous regarde ; il répète son manège de longues minutes, sans sourire, imperturbable avant de poser le tampon sésame de l’entrée dans le pays. C’est fait pour nous, mais un autre passager est moins chanceux ; son passeport n’est pas accepté et il est manu militari, remis dans le premier avion pour un retour sur Paris. Attention, ne prenez pas de livre, c’est considéré comme de la propagande et ils vont aller à la poubelle ; il faut faire profil bas pour la fouille en règle des valises ; ils sortent tout et c’est un vrai bazar.

Les quelques touristes français sont alors casés dans un vieux bus avec une interprète qui prend plaisir à nous annoncer «Ici, vous voyez une pompe à essence » dans une grande avenue où la circulation est quasi inexistante et nous filons en direction de l’hôtel (*). Nous sommes logés derrière la cathédrale Basile-le-Bienheureux (que nous ne pourrons pas visiter) dans une structure de plusieurs étages où tous les étrangers sont parqués : bienvenue à Moscou ! (* Cet hôtel n’existe plus aujourd’hui)

Quelques anecdotes marquantes.

Cela commence à l’hôtel.

En entrant dans notre chambre, nous avons la surprise d’entendre une radio qui diffuse à fond les manettes de la propagande russe. Elle est encastrée près de la tête de lit et on l’éteint. Le lendemain, en revenant d’une exposition d’icônes, la radio est à nouveau allumée et à nouveau, on l’arrête.  Ce petit manège du chat et de la souris va durer tout le temps de notre séjour, sans que nous ne voyions personne, et c’est assez cocasse !

Le soir, nous prenons le repas dans une salle commune où une centaine de personnes sont installées pour manger du bœuf bouilli, insipide et peu engageant. Pourtant, personne ne fait le difficile, car il n’y a rien d’autre au menu. Le voisin de Bernard pose son paquet de cigarettes en bout de table ; un serveur le lorgne du coin de l’œil, passe et repasse innocemment, vivement intéressé. Il ose enfin et demande à en prendre une. Notre voisin lui tend le paquet et lui fait comprendre qu’il le lui donne, mais notre garçon n’en prend qu’une. Puis, il rejoint son collègue au fond de la salle, coupe la cigarette en deux,  lui tend une moitié et range l’autre morceau dans la poche poitrine de sa chemise ; là vraiment, nous sommes restés éberlués.

Et se poursuit au diner spectacle.

En soirée, nous avons rendez-vous dans une grande salle de Moscou pour assister à un spectacle d’acrobatie se déroulant pendant que nous dégustons des spécialités russes. Les seules femmes présentes sont toutes étrangères, il y en a peu et le reste des participants est composé uniquement d’hommes ; des étrangers et des Russes. Ici, nous sommes loin du bœuf bouilli et le contraste est stupéfiant ; on nous sert, très copieusement, le caviar noir à la louche et ce n’est pas une légende. Deux grands saladiers transparents, posés sur un lit de glace sont disposés sur notre table ; c’est la première et unique fois que nous goûtons à ce mets de luxe. Quant à la vodka, elle est servie dans un petit verre que l’on boit cul sec, suivi d’un verre d’eau gazeuse ; là encore, les serveurs ne sont pas avares et il faut ralentir leurs ardeurs à nous servir tant et plus, sous peine de rentrer à l’hôtel au radar à la lueur fantomatique de quelques réverbères.

Ainsi que sur la place Rouge.

Moscou

Nous profitons d’un temps libre pour aller visiter le mausolée de Lénine en nous mélangeant à la population locale. Il fait un froid de canard et hormis la longue file de visiteurs, la place Rouge est déserte et le Kremlin semble endormi. Après avoir déposé le sac à dos en consigne, nous faisons la queue les uns derrière les autres. Personne ne bronche et l’on entend que le martèlement des  bottes sur les pavés. Les soldats armés jusqu’aux dents fouillent les gerbes de fleurs offertes par la population avant de les déposer devant le caveau ; ils sont nombreux à encadrer la foule de visiteurs  et sont placés tous les dix mètres, font les cent pas, l’œil vif et acéré. Il fait très froid et Bernard glisse les mains dans ses poches pour se réchauffer. Malheureux ! C’est interdit, il faut avoir les mains bien visibles derrière le dos, et un garde furieux aboie littéralement pour lui faire comprendre sans ménagement. Pas bouger ! Nous poireautons un très long moment, littéralement congelés, avant de descendre dans le tombeau et de passer, sans nous arrêter, devant la dépouille de Lénine momifié reposant dans un sarcophage en verre. On a l’impression de voir un mannequin de cire dans un cercueil déposé sur un catafalque. Cette visite se fait encore aujourd’hui, mais sans doute sans gardes agressifs armés.

En sortant du mausolée, nous passons devant la Nécropole du Mur du Kremlin où sont enterrés des militaires ou ex-présidents soviétiques, ainsi que quelques célébrités russes comme des astronautes, dont Yuri Gagarine ; le premier homme envoyé dans l’espace. Les tombes sont toutes sur le même modèle ; tout est tiré au cordeau et parfaitement aligné ; seuls, les bustes changent forcément.

Pour faire des achats, c’est pas gagné !

Les magasins.

Moscou magasin

En fait, il n’y a pas grand-chose dans les magasins et l’on comble les vides par du remplissage original. Dans le plus grand d’entre eux, le magasin Goum, bien connu aujourd’hui pour son architecture magnifique et ses boutiques de luxe, on revoit ses grandes arcades avec d’immenses vitrines. Imaginez une montagne de boites de conserve avec une étiquette rouge derrière l’une des vitres, à côté, vous trouvez les mêmes boites avec des étiquettes bleues et la troisième pyramide aura des boites avec des étiquettes jaunes. Quant aux sous-vêtements, les combinaisons pendues sont rose bonbon ou jaune canari, les culottes pour dames en pilou ressemblent à celles de nos grands-mères, pas vraiment affriolantes, ni sexy (oublions tout de suite les slips des messieurs, c’est pire) et les pantalons, passant pour des jeans, sont très larges, complètement informes et d’un bleu pisseux. Tout est très moche, c’est pourquoi certains jeunes nous suivent dans la rue et veulent nous acheter nos vêtements, allant jusqu’à des sommes faramineuses pouvant représenter plusieurs mois de salaire. Là encore, on nous a briefés sur ce point, « Faites gaffe, car parfois, il peut y avoir quelqu’un de la police et alors, vous allez au-devant des problèmes »  ; comme nous n’avons qu’un seul jean pour le séjour, il nous est de toute façon impossible de le vendre, alors forcément, nous faisons des déçus.

Les souvenirs.

Moscou poupées russes

Quant aux souvenirs, nous devons les acheter dans les magasins d’État où nous payons en devises étrangères, sinon, il n’y a pas grand-chose ailleurs. Là, les superbes boites laquées, les objets en bois peint, les incontournables matriochkas, les boites de caviar et les foulards russes attendent les touristes. Quant au Duty free à l’époque, nous n’en avons aucun souvenir.

Le Moscou de 1979 n’existe plus, mais nous avons vécu une expérience incroyable, quoique parfois déroutante ; à l’époque nous n’étions que des jeunots, pas encore trentenaires. Bernard dont la tête ne revenait pas au douanier tatillon et suspicieux a failli rater l’avion du retour. Il était moins une !

Crédit photos : (1) Digital artists (2) Falco (3) Khazoff  (4) Goshadron

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