Prague avec une inconnue.

prague

Toute belle histoire devrait commencer avec un bon verre de rhum. En l’occurrence il y en a eu quelques-uns, et pour certains beaucoup trop, alors plantons le décor. Cap 99, le maffé du lion pour le départ de Paname d’un gars que je ne connais même pas, l’Afrique, les Caraïbes qui s’entrechoquent dans une tournée générale qu’on nous surprendrait à fredonner dans la langue du diable ou d’un saint, avec la plus heureuse des convictions. Flash-back pour les uns, intensité de chaque seconde lorsqu’elle me dit non, là j’en peux plus, je les laisse ici.

Des mots qui résonnent sans grand écho pour Big.G en train de se vider les tripes, mal assuré contre un arbre. Son acolyte gît sur le trottoir, et j’ai un sourire amusé en pensant à ce qu’il s’est mis, le salaud.

Non, mais regarde ! Sérieux j’en peux plus. Je m’en vais, je les laisse ici !

1 heure du mat, la première est enclenchée. Si je la laisse partir, je me retrouve avec deux gars déchirés sur les bras à l’ouest d’une capitale que je connais si peu, si mal. Attends, oublions-les deux minutes, j’ai envie qu’on se parle. Il y a eu les voyages, les intentions. Il y a eu les envies, déçues parfois, les émotions. Il y a eu ce temps qui s’est mis à s’égrainer avec frénésie jusqu’au moment où, avant de refermer la portière de sa caisse en se regardant on s’est dit, allez, viens, on s’arrache à Prague.

Et si nous sommes des inconnus, tant pis, puisque tu veux voir Prague, moi aussi.

4 heures du mat, une nuit de décembre, Noël dans deux jours et les sirènes bien imprudentes…

« Non mais, attends! Dans quoi tu t’es encore fourré? Me dis pas que tu te casses à Prague avec une meuf que tu connais même pas? Tu sais pas qui c’est! Non mais, t’es sérieux? »

Le rendez-vous était pris fin mars. Je viendrais de Lyon, elle, de Paris.

Et dans la capitale de l’alchimie, où l’ésotérisme ne confine plus au secret les légendes d’or et de golems jusque dans le tracé de la voie royale et des sacrements, il y a dans son architecture quelque chose de résolument magique, de mystérieux. Et dans les ruelles empruntées les vaines recherches où les indices ne sont désormais presque plus partagés, celles des pierres uniques, celles à jamais gardées, on l’entrevoit peut-être enfin. La seule, en vérité, qu’on appellerait philosophale, ou la mystérieuse inconnue. Celle de Prague.

Car il fallait se perdre à chaque instant dans le grand labyrinthe de cette cité. Prendre le risque de ne jamais se retrouver, prendre le risque de ne tout simplement pas se reconnaître. Ça n’aurait pas suffi, Prague est magique, après tout, et qui l’aurait voulu, d’abord? Certainement tous, sans exception. Car il faut croire que lors de ce weekend pascal, c’est l’Europe entière qui s’était donné rendez-vous là pour un city trip, allemands, italiens et français en tête. Une ville noire de monde, presque insupportable dans mon souvenir, mais depuis la Cité Interdite à Pékin, je relativise.

Il n’empêche.

Des files d’attentes interminables pour les principales attractions praguoises, le pont Charles débordant, dans les ruelles les bousculades, et sur Staroměstské náměstí (Place de la Vieille-Ville) des mouvements de foules inexplicables pendant que l’inconnue regarde frire une longue chips en tire-bouchon qu’elle ne dégustera même pas. Le bramboráky, cette galette de pomme de terre, en revanche, si.

De quoi se réchauffer le cœur, fallait-il croire, et se donner l’énergie d’espiègles enfantillages. Devant nous, Central Gallery pour se plonger dans le génie créatif sur 3 étages. Mucha d’abord, assouvir cet amour pour l’Art Nouveau, puis Dali, le surréalisme tapageur pour finir avec Warhol. Du beau monde et l’ascension comme seul défi. Une exposition par étage, chaque exposition est payante et commence par Mucha. Une gageure qu’il faudra compléter jusqu’au paradis. Un billet pour les resquiller toutes, un billet pour les voler, un billet pour les regarder toutes et dans le mensonge les sauver. Un contrôle désinvolte après un rail d’adrénaline. I’m OK.

Loin du Studio Harcourt.

Bon, faut que je vous dise. Lorsque je pars en session urbex, ou dans n’importe quel genre d’escapade et que j’ai avec moi mon argentique, je le prête. Oui, je le prête, c’est comme ça, et je le prête davantage et avec beaucoup plus de facilité si c’est à une femme. L’argentique comme roulette russe où quand le bouton pressé la balle part en négatif, fulgurance d’un moment donné, d’une image peut-être gâchée. One shot, sans regret. Et j’aime cette instantanéité du regard de l’autre, une infime fraction de seconde que je découvrirais des semaines, peut-être des années plus tard, lorsqu’enfin je ferai développer ma pellicule. C’est donc tout naturellement que j’ai remis mon appareil entre les mains de l’inconnue de Prague.

Sauf que cette fois… Comment dire…

Arcibiskupský palác

Starý královský palác

Bon, voilà, autant dire que je n’ai pas grand-chose à proposer pour cet article. En terme de visuel j’entends.  Des crânes dégarnis, des façades penchées sans rien… Elle m’a fumé toute une péloche. Je me rappelle même avoir feint de ne pas en avoir pris suffisamment pour qu’elle ne m’en crame pas une deuxième. La substantifique moelle d’un échantillon fait de néant que je sentais venir.

Je la voyais lever la tête et presser ce foutu bouton. Clic, avec ce bruit si spécifique. Clic. Clic. Celui qui d’habitude me donne des frissons, et que je n’avais jamais entendu avec autant de frénésie. Je n’aurai finalement que les instantanés que j’ai gravés dans ma mémoire et qui s’étioleront avec l’âge, s’éroderont jusqu’à disparaître. Pas ceux de l’argentique entre les mains d’une inconnue. Et puis voilà…

Des incartades il y en a eu, en trahissant les secrets des magiciens, et de tous les enchanteurs de chaque place. Qu’est-ce que l’argent quand on veut l’or? Le Rocky O’Reilly’s*, comme pour s’entendre de L’ignorance de Kundera, avec cette ville en toile de fond. Prague. Et si c’était elle, la véritable inconnue? Une irlandaise échappée de Bohême comme elle l’aurait été de tous les trèfles où l’on s’enivre, de tous les pays. Le Rocky O’Reilly’s avec son équation à deux inconnues. La ville, la fille. Et puis l’ivresse, aussi.

Un weekend express, où tout s’est passé trop vite, comme une descente de shot. Cul sec.

Des regrets en pagaille, mais pas tant que ça.

J’avais un guide dans le fond de mon sac, mais nous avons décidé de ne pas nous en servir. Se laisser aller au gré des rencontres, du hasard et des envies, quitte à louper des choses. Et justement, on peut dire qu’on en a loupé un certain nombre de ces choses, et pas des moindres.

Je n’ai pas levé les yeux pour voir Freud dans la rue Husova, ni même posé mon regard sur toutes les autres œuvres de Černý, ou si peu. Je me suis extirpé de la file d’attente du Cimetière Juif, je n’ai pas laissé ma pâte au mur de John Lennon, ou juste regardé l’intérieur de Saint-Guy, comme j’ai vu sans la voir la ruelle d’or en passant à côté ou la Maison Dansante au bord de la Vltava. J’aurais pu me rendre jusqu’au Monastère de Strahov, mais je ne l’ai pas fait, pas plus d’ailleurs qu’à la Tour de Petřín, ou le Palais Lucerna.

Quand je lis ça, je me dis que je n’ai pas vu Prague et ça me donne le vertige.

Ça a été différent, ce que j’ai vécu, ce que j’ai vu. L’idée même de venir ici était déjà folle, la façon dont ça s’est décidé. Et au final je n’arrive même pas à regretter vraiment, je n’y vois que le prétexte pour revenir.

Puis finalement, j’ai débarqué ici avec une inconnue, je suis rentré avec une amie.

Štěpánská 32.

Crédits photo: (1) Kevin, Face du Monde; (2&3 l’inconnue de Prague).

 

Ça vous a plu? Soutenez-nous sur Utip! Visionnez une pub pour Viens, on s’arrache! Merci 🙂

Laisser un commentaire

Voir également

En route pour Khoujir, avec un schlass et une grand-mère.

Irkoutsk en Sibérie, une chaude journée de juillet. Selon l’usage consacré, les premiers a…