Diderot et la tradition des potaches Langrois.

Statue Diderot Langres

Pas de doute, la ville de Langres ne vous est pas inconnue. Il y a – au moins – quatre raisons à cela : Diderot, la météo, les remparts et le fromage du même nom. Mais oui, Denis Diderot célèbre écrivain, philosophe et encyclopédiste français des Lumières est né ici. Il est tout à la fois romancier, dramaturge, conteur, essayiste, dialoguiste, critique d’art, critique littéraire et traducteur (Merci Wikipédia). Quant à la météo : carton rouge pour la ville la plus froide de France. D’ailleurs, on se tirait la bourre avec Aurillac, c’est dire. Aujourd’hui, il n’y a plus de station météo et on a un peu oublié le plateau langrois et sa froidure aux portes de la Champagne et de la Bourgogne. Encore une grande fierté avec la vieille ville fortifiée entourée de remparts et son chemin de ronde. Quant à son fromage, les amateurs éclairés n’omettent pas de mettre un peu de marc de Bourgogne dans la cuvette de son sommet. Tout un programme.

Ce que vous ne connaissez sans doute pas, c’est la tradition des élèves du lycée Diderot qui perdure jusqu’en 2007.

La coutume du déguisement de la statue.

Avant de quitter cette ville pour aller là où l’herbe est plus verte et les horizons plus grands, nous y passons une grande partie de notre scolarité et de notre jeunesse. Nous pouvons donc vous en parler et on vous dit tout.

Son origine.

Tout démarre dans les années 1950. La nuit précédant la distribution des prix, les élèves décident de déguiser la statue de Diderot sur un thème lié à la vie langroise. La tradition consistant à travestir notre illustre grand homme pour indiquer la fin de l’année scolaire est née. Puis, au début des années 1960, le thème tourne autour d’un événement national ou international dans des domaines très variés ayant trait à l’art, l’histoire, le sport, le cinéma,… En somme, il faut coller à l’actualité du moment et la mettre en œuvre, avec plus ou moins de bonheur dans la réalisation, il faut bien le reconnaitre

Alors, cela se passe où ?

Le lieu des festivités.

La rue principale, appelée rue Diderot, traverse le centre ville pour arriver à la statue créée par Bartholdi. Elle trône au centre d’une grande place, renommée place Diderot. A Langres, Diderot est au centre de toutes les attentions dans sa ville natale, forcément. C’est ici que se déroulent la joyeuse fête des lycéens et l’objet de leur délit. Bien évidemment, cela créée parfois quelques remous au sein de la population amusée, contrariée ou carrément courroucée.

Un comité ad hoc.

Bernard se souvient bien de cette année 1973. En qualité de Président des élèves, il participe au choix du déguisement en étant au cœur des débats. Il y a peu, il se remémorait ce moment avec son pote Jean-Paul que l’on embrasse en passant. Ils étaient carrément morts de rire tous les deux à évoquer cette mémorable soirée. Un fameux souvenir. A l’époque, une dizaine d’élèves compose le comité et débat des idées de costume émises par les participants. Cela part dans tous les sens. On discute, défend son point de vue et on finit par tomber d’accord, le tout dans une chaude ambiance comme vous pouvez l’imaginer.

L’année 1973.

Le choix.

Il faut faire preuve d’imagination, mais également être pertinent pour décider d’un costume. Depuis 1971, le droit à l’avortement et à la contraception est dans tous les esprits et différents mouvements militent dans ce sens. En France, tout le monde se sensibilise à la cause et à la défense du droit des femmes, à leur désir d’assumer ou non une grossesse. Le comité tape fort et choisit ce thème pour clore l’année scolaire. C’est dit, Denis Diderot troque sa tenue d’écrivain pour celui de médecin. Pas n’importe lequel, en médecin avorteur. A cette époque l’avortement étant interdit, les interruptions de grossesse se pratiquent dans la clandestinité.

La mise en œuvre.

Après avoir récupéré dans le plus grand secret les accessoires pour la réalisation du projet, il faut s’y atteler. Ce n’est pas simple du tout. Notre Denis est bien grand, là-haut sur son piédestal. Rien n’arrête nos potaches qui s’adaptent en utilisant des échelles, des cordes, des draps,… après avoir fait des travaux pratiques de pseudo couture, peinture et autre bricolage. Il faut faire simple tout en respectant le rendu final pour exposer le thème choisi, sans dégrader la statue. Les Langrois connaissent bien cette coutume et leur curiosité est à chaque fois attisée. Ils laissent faire en fermant les yeux et les oreilles sur l’installation d’un chantier nocturne qui est loin d’être discret.

Et le lendemain,…

Surprise !

Diderot déguisé à Langres

Scandale dans les chaumières et les bigotes de la ville s’insurgent. Comment ont-ils osé ! Ils vont trop loin ! Inadmissible ! Impensable ! Et pourtant, Diderot reste imperturbable même s’il est un peu moins élégant et fringant qu’à l’accoutumée avec son tablier souillé de peinture rouge et ses poupées accrochées à des ficelles. L’objectif est atteint, le déguisement frappe et percute, voire dérange, mais ne laisse pas personne indifférent. En tout cas, il est dans l’air du temps. Deux ans plus tard, en 1975, la Loi Veil autorise l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse).

Quant à l’imposant engin de chantier, il est prévu pour goudronner la place Diderot après l’enlèvement des pavés, vestiges d’un passé désormais révolu. Dommage, nous, on les aimait bien nos vieux pavés.

Quelques déguisements marquants.

Diderot déguisé à Langres

Certains déguisements ont évidemment marqué les esprits plus que d’autres. Ils restent dans les mémoires comme celui de La Religieuse en 1966, lorsque le film du même nom est censuré. A l’époque, certains élèves internes du Lycée Diderot ont quelques difficultés à faire leur lit. Hé oui, leurs draps réquisitionnés à leur insu, puis teints dans un salon de coiffure de la ville servent au déguisement de la statue. C’est en 1972 que Diderot se transforme en Jésus-Christ Superstar en référence au célèbre opéra-rock. Remarquez le clin d’œil au mémorial du Général de Gaulle à Colombey-les-deux Eglises avec la croix de Lorraine, symbole de la France libre. Ils sont trop forts ces potaches !

Chaque année et jusqu’en 2007, notre philosophe regarde d’un œil bienveillant les potaches (*) du Bahut Diderot (comme on l’appelle en ce temps là) qui le travestissent. Puis quelques jours après, notre Denis retourne tranquillement à son encyclopédie et à sa plume.

(*) Terme familier pour désigner les lycéens

Crédit photo : (2) France 3 (3-4)  Michel Gouget (Jésus-Christ Superstar 1972 et Médecin avorteur 1973) – (3) Chantal Andriot (La Religieuse 1966).

Et de chaleureux remerciements à l’Amicale des Anciens des collège et lycée Diderot de Langres et à toutes les personnes qui se sont relayées pour nous aider à obtenir des photos d’époque.

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