En route pour Khoujir, avec un schlass et une grand-mère.

irkoutsk olkhon

Irkoutsk en Sibérie, une chaude journée de juillet.

Selon l’usage consacré, les premiers arrivés seront les premiers servis… Ouais bah tu m’étonnes. Non parce que, faut quand même que je vous raconte, déjà qu’on avait bien transpiré, et malgré le thermomètre ce n’était pas qu’à cause de la chaleur (c’est qu’on l’a cherchée cette navette!), mais là… v’là quoi, comme disent les bourguignons.

Du coup, on était bons derniers, ce qui en navette pour Olkhon signifie avoir les places dans le sens contraire de la marche, au milieu avec la face des gens pour tout paysage, sans accoudoir sans rien, sous le lanterneau et avec la moitié des bagages des passagers qui dégoulinent de partout. Mais pas pour mon aventurière à qui je cède la seule place potable restante, à côté d’un gars, d’autant qu’elle s’était déjà jetée dessus, sur la place pas sur le gars qu’est-ce que vous allez chercher, pendant que j’accrochais sur le toit nos bagages avec le chauffeur. Grande classe, mais veine galanterie d’un mec qui s’est lâchement fait blouser. Je t’en prie assieds-toi, non je n’en ferai rien, ayez l’obligeance après-vous, mais si j’insiste et rira bien qui rira le dernier. Ah bah non, le dernier c’est bien moi et je récupère la gâche la plus pourrie, et je vous garantis qu’il n’y avait pas de quoi se marrer.

En regardant l’autocollant où il est interdit de fumer de la weed, je me dis que là, au fond, y en a deux trois qu’auraient peut-être un truc ou deux à se reprocher. Bim, sans crier gare le chauffeur démarre brusquement, une barquette d’œufs désabusés manque de faire une omelette à mes pieds, sel, poivre, un peu de ciboulette tu m’en diras des nouvelles, mais là les gars c’est chiant. Qui a planqué ses courses sous mon siège ? Une main se lève. Oui, c’est vous ? Non, c’est elle. Bel esprit, et avec l’omelette ce sera tout ? Mon russe est un peu limite et puisque tout le monde s’en fout, je rembobine le film de ce qu’il vient de se passer. Siège, bagages, non l’inverse, omelette, place de merde, on roule.

Sortir d’Irkoutsk est plus facile qu’Oulan-Bator, mais comme je ne le sais pas encore je me dis oula, on se croirait dans le tunnel sous Fourvière pendant le chassé-croisé de juillet août. Après 5 jours dans le Transsibérien, une file pour moi de quatre voitures a les atours d’un gros bouchon, faut prendre ses marques. Dans ce coin-là de Sibérie, il n’y a pas de banlieue, il y a la ville et rien autour que la taïga. On fonce vers Khoujir. Entre 4 et 5 heures de route.

Après un temps à s’extasier sur toutes ces vaches libres d’une heureuse liberté de ne pas savoir que leurs cousines de France paissent dans de verts pâturages clos, lorsqu’ici d’enclos il n’y a pas*, les doigts de mon aventurière se hasardent à me tâtonner le genou. Infâme sylphide, après m’avoir soufflé la place, te voilà bien violacée. Elle me désigne son voisin. C’est un bouriate. Le mec, un genre de sumo coiffé pareil sous sa casquette, fouille dans son sac. Là, il sort un schlass comme as, une putain de machette son truc. Et il se marre. Mon aventurière a un haut-le-cœur, elle me regarde, maintenant livide, et dans un soupir, presqu’un râle, me dit « il sent la mort » puis frôle le front endolori de son fantôme qui s’est évanoui. Il gît à mes pieds, le nez dans le sac de courses avec des œufs qu’en ont décidément plus rien à foutre.

Moi, j’ai les yeux rivés sur cette lame, grande comme jamais.

Le gars joue avec, coupe des tranches d’un genre de sauciflard qui pisse le gras sous la pression. « J’me sens mal » que j’entends geindre lorsque ses doigts enfoncent cette fois les ongles dans ma cuisse. Imagine un peu avec ce gros couteau. Est-ce que ma cuisse pisserait le gras comme ça ? On est un peu sportif, mais ça mérite qu’on s’y attarde. « JP, arrête de penser à des conneries,  j’me sens vraiment mal » mais mal de quoi je te l’demande ! C’est une chorégraphie avec une lame plus grande que toi, c’est prodigieux !

Bon, c’est vrai qu’on ne peut pas dire que le périmètre de sécurité soit respecté. Quelques cahots sur la route, une violente embardée pour éviter ces foutues vaches qui sous le tranchant de notre ami auraient tôt fait de régaler de leur tartare, ou du nôtre, c’est tout de même un petit peu chaud, mais pas autant que dans l’habitacle.

Un sauna. À côté de moi, il y a une grand-mère, celle de Johnny Les longs Couteaux, grand amateur de charcuterie. À peine plus fit que le p’tit fils j’aime autant dire que si j’étais collé à elle j’ai bien failli me faire ingérer. Nous sommes tous pareils. Quand on ne connaît pas, on ne se colle pas. Et même quand on connaît, on évite de se coller, il y a toujours une gêne. Bon bah il y a des circonstances vu qu’elle prenait toute la banquette. Déjà, le choix. Il n’y avait pas le choix, mais les 30 centimètres d’acier affûtés comme jaja qui n’auraient pas été de trop pour séparer nos corps suintants. Fusion par sudation. Hey ! C’est ta transpi ou la mienne ? Mais, merde ! Où est passé mon bras ? Ark. Ça me coûte de l’écrire tellement le souvenir est dégueulasse.

Il fait chaud, trop chaud, et sous le lanterneau les degrés s’additionnent, fomentant de colmater chaque interstice pour éviter que l’un d’entre eux ne se fasse la malle. Les cons. Évidemment qu’il faut ouvrir ! Les fenêtres ? Trop dangereux, ça fait comme une tempête dans les cheveux de ces mesdames, un peu coquettes, un peu simplettes, qui s’étaient vues reines de beauté. Hey, on a dit pas fumer. Reste le lanterneau. Et moi, je suis juste en dessous.

Problème.

À chaque accélération, petit défaut sur l’asphalte ou insignifiant grain de sable, le loquet se décroche et emporte avec lui nos déraisons. Il faut le remettre, pour maintenir le lanterneau ouvert. Une fois, deux fois, trop de fois. Il claque et tambourine ce qui rend fou notre chauffeur. Avec le vent c’est une symphonie bien agréable en dé majeur, mais pas autant que le son qu’il nous balance depuis le début, l’autre au volant, qui s’est allégrement mis à gueuler. Refermez-le ! Mais j’en ai marre ça fait 20 fois ! J’veux pas l’savoir démerdez-vous ! Ouais bah regarde un peu la route qu’on finisse pas dans le cul d’une vache !

Bon, on s’emporte un peu, et le reste des passagers est très heureux de ne pas être à ma place. Sauf qu’ils ont chaud, veulent pas toucher aux fenêtres, et n’attendent plus que j’agisse, encore et jusqu’à l’arrivée. Le préposé au lanterneau.

Déjà les gars, j’ai la place la plus merdique. Ok ? Je vous vois là, de toute façon j’ai pas accès aux vitres j’peux pas me divertir du paysage. Vous êtes là, accrochés à vos sièges comme une moule à son rocher, comme un morbaque à… vous êtes accrochés quoi. Et moi, il faudrait que je maintienne le lanterneau ? Alors que j’ai les pieds dans un début d’omelette ? Alors que j’ai un jongleur de couteaux en face de moi qui répète un mauvais sketch ? J’ai qu’un bras ! C’est clair ? Celui que vous voyez là, avec Mamie-Johnny on ne sait pas encore à qui il est ! Mais j’ai qu’un bras ! D’accord ? Et j’en n’ai rien à foutre si vous avez trop chaud ! Vous n’avez qu’à ouvrir vos fenêtres !

C’est mon regard qui parle, plus noir encore qu’une nuit sans lune, qu’un puits sans fond ou qu’un odieux trou d’balle. Je toise tout le monde, ma tête fait non puisque le reste de mon corps est liquéfié. Johnny Les Longs Couteaux a remballé son attirail, Mamie-Jhonny vient de lui carotte le sauciflard. Quelle famille.

Jusqu’à l’embarcadère où un grand cormoran du Baïkal nous accueille, plus personne ne m’a regardé. Là, parmi les voitures et la poussière il faut sortir de la navette, et c’est d’un pas décidé que je vais la première fois tremper mes mains dans le Baïkal. On n’a pas d’infos, seulement des gestes pour nous guider et puisque que nous ne sommes que du bétail on suit le troupeau. Il faut attendre que le balai des véhicules se termine. Une horde de chinois débarque alors en masse armés de leurs bagages, ils ne peuvent pas s’en séparer, ça met un bordel monstre sur le bateau et c’est quelque chose que j’ai revu partout où je suis allé, même sur la Grande Muraille où certains trainaient leur valise, comme pour visiter la Cité Interdite.

Sur l’île d’Olkhon, sans bitume, la route se change en piste où le sable durci fait toute une multitude de petites vagues. Une horreur pour les fesses, un enfer pour les amortisseurs et la mécanique, notre chauffeur joue les pilotes en prenant les chemins de traverse. Parfois, on croirait presque que les roues touchent la carrosserie. C’est long, pénible, mais ça n’est pas si grave, nous touchons enfin au but.

Au loin, on peut apercevoir Khoujir.

*Instant pris sur le vif d’une aventurière en pleine aventure. J’ouvre les guillemets : « En Sibérie, le rapport homme/nature est inversé. L’espace appartient aux vaches et aux chevaux qui sont libres de circuler. Ce sont les hommes qui sont parqués, clôturés. »

siberie vache

cormoran olkhon

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