Ticket gagnant.

juventus inter milan

“Vos papiers.” C’est en peu de mots ce qui me sort de ma torpeur. Je tends au premier des trois douaniers mon passeport et regarde à travers la vitre du train. Modane, si tout va bien dans une heure et demie je serais à Turin. “Qu’est-ce que vous allez faire en Italie?” Je vais voir un pote de lycée, Seb. “Et pourquoi vous allez voir votre pote?” À la volée c’est sérieux comme question? Posé là, le plus naturellement du monde en enchainant, bah c’est mon pote quoi, je vais le voir, c’est tout, après je sais pas, on va boire des coups. Une décontraction qui passe crème et arrache un sourire à la triplette de gabelous. “Bon.” Un mot qui n’a pas la même résonance pour le japonais du compartiment d’à côté qui finit littéralement à poil.

Turin, je la découvre à la manière d’un Erasmus titubant qui se rattrape in extremis au lampadaire pour lui hurler droit dans les yeux, si si c’est possible, “Spassi que schifo!” après une franchement belle soirée. Quatre jours de fête dans la capitale de l’automobile, aux dires de mon ami qui serait moins laide qu’il n’y paraît. C’est vrai.

À un moment, Seb me fait “T’aimes le foot, toi?” Mec, t’es sérieux? “Non parce que ce soir, il y a un gros match!” Tu parles, Juventus – Inter, le premier contre le deuxième de Série A. Il faut remettre aussi les choses un peu dans leur contexte. À cette époque la Juve ça fait rêver, et moi je rêvais. D’ailleurs, l’équipe ira jusqu’en finale de Ligue des Champions cette année-là (perdue contre l’autre club de Milan). Et puis la Juve, c’est mon club italien de cœur, depuis le jour où j’ai acheté l’écharpe à un type louche qui venait de Marseille, à Peisey-Nancroix. Toute une histoire. 20 francs de l’époque, 3€, dis. L’affection qu’on porte à un club de football tient parfois à pas grand-chose. Une belle écharpe, avec marqué Forza dessus. Ç’aurait pu être celle de la Viola le résultat aurait été identique. Et puis n’empêche que là, il y avait Trezeguet. “J’ai hésité à prendre des gaches” me dit-il, mais c’est quoi le projet bon dieu, tu veux que je fasse une dépression je lui réponds. T’as failli, t’as failli, mais t’as pas fait, c’est dur de te l’entendre dire. Alors bon, on se met en quête de trouver des places.

On voit deux ou trois boutiques, des revendeurs, on demande un peu partout pour essayer d’en choper. Tout le monde nous dit walou, les gars y’a que dalle, mais tout ça en italien, le match se joue à guichet fermé c’est mort. Là-dessus, Seb me fait “T’inquiète, on en trouvera là-bas.” Ouais, mais c’est chaud, tu les as entendus comme moi. “T’inquiète.” Alors on y va.

C’est ça aussi, j’avais déjà pu m’en rendre compte. Ici, ça resquille pas mal, ça filoute, ça trichouille, ça truande, bref, c’est pas toujours joli joli. Comme à Porta Palazzo. Un jambon cru de 4 kg payé cash, qu’on n’aura pas à déclarer sur une facture à la CB. Alors des billets, on en trouvera, faut pas s’inquiéter qu’il paraît. On se dit que la débrouille dans le feutré a encore de belles années puis nos regards se perdent dans le tram qui nous conduit au Stadio Delle Alpi. C’est bondé de supporters qui chantent des trucs pas clairs sur les daronnes des interistes, mais ça encore, c’est rien. C’est quand ça s’époumone à la gloire de Del Piero que ça fait quèque’chose, que ça te prend aux tripes, surtout qu’on ne comprend rien à ce qu’ils disent, enfin moi, mais la main est sur le cœur alors on sent l’émotion nous étreindre nous aussi.

 

2 mars 2003 calcio

En ce temps-là, jadis si tu veux, le Stadio Delle Alpi c’est autre chose que le Juventus Stadium d’aujourd’hui. C’est grand, des mecs y balancent parfois des scooters depuis les gradins. Un autre sport en Italie. C’est moche aussi, soyons francs, ça vaut même pas Gerland d’avant rénovations, mais l’affiche est belle. Sur le parvis c’est un joyeux bordel. Pardon, mais je décris. La Juve c’est le club des riches, pas trop celui des turinois qui lui préfèrent le Torino, sauf pour les ouvriers de chez Fiat, mais contre l’ennemi venu de Milan on est d’accord pour dire que la Vieille Dame est bien d’ici pis d’ailleurs, tous les Bianconeri qu’on croise viennent de Turin, et ça ne sera pas forcément le cas des onze sur le terrain. Mais moi je m’en fous, en plus, y’a Trezeguet.

Alors le parvis ça part dans tous les sens dis-je. On n’a aucune peine à se faire alpaguer par des vendeurs à la sauvette. Seb gère comme un as, sentant le coup fourré du premier gars qui, faisant mine de nous vendre des places, a dans l’idée de nous détrousser. Il se ravise. Puis il y a des gestes, venez, venez, ces deux gars-là cherchent des billets pour le match. Un autre arrive, puis un autre encore et ça ne s’arrête pas quand Seb négocie pour 50 balles. Un gars dit ok, suivez-moi. Les autres font la gueule. On le suit et là je lui refile le bifton du deal. Il me donne une place. Seb arrache le fric des mains du gars en lui disant que c’était pour deux, 50 balles pour deux, tu vas pas nous la faire qui lui dit.

Le gars se marre, toi t’es un bon qu’il fait à Seb. C’est vrai que c’est un bon. Il confie les deux billets à son pote en nous disant de le suivre, un grand. Le type cavale, faut y aller, et quand on arrive à hauteur d’un premier barrage, il appelle un pélo de la sécurité, tend nos billets à l’agent qui regarde. Là je dis, ça sent la carotte. Seb fait “Non, t’inquiète” ah bah dis donc t’es serein. Le grand s’arrache lorsque l’agent de sécu se retourne en faisant un signe à un mec, qui fait signe à un autre gars. C’est tout un délire. Quand on passe le portique on grille tout le monde, et on comprend que tout le monde est de mèche. Entre temps ils se refilent tous nos billets qu’on a tenus même pas 3 secondes entre nos mains. Après le deuxième barrage qu’on a passé par la porte réservée aux stadiers, on arrive devant la curva sud, on nous remet enfin nos places. On se regarde, voilà, on y est, les deux clampins au milieu de 50.000 tifosi parce que l’histoire n’est pas finie.

On cherche pas à savoir où sont nos sièges vu que bon, guichet fermé mon cul, le stade est bien rempli mais ça déborde pas non plus. Du coup, on part bien naïvement en inférieur, histoire d’être au plus près. Tu parles, j’ai jamais vu un stade aussi mal foutu. Déjà la piste d’athlétisme fait qu’on est vachement loin de la pelouse, l’idée du départ est déjà pas mal zibée, hein. Ajoute à ça que la tribune supérieure obstrue la vue, ça fait que si je croise un ingénieur qu’a conçu ça j’y mets mon point dans la gueule. On tient 10 minutes le temps de se dire qu’au-dessus, ça doit être clairement mieux. Alors on y va.

Au-dessus c’est clairement mieux, pas photo. L’ambiance est folle, tout le monde est debout, chante, hurle, et saute, pas le choix. Faut dire que la tribune tremble tellement qu’on dirait un trampoline. Seb me regarde pas rassuré, je lui dis t’inquiète, on est mieux là qu’en dessous, même si la piste d’athlétisme fait qu’on est vachement loin de la pelouse tu trouves pas?

La première mi-temps se passe, 2-0, on est bien, et à la pause on décide de se balader un peu dans le stade. On visite. On redescend, on va s’acheter une bière, pas d’écharpe, j’en ai déjà une qu’aurait pu être de la Viola et deux minutes avant que ça reprenne on prend le chemin d’où on venait. Là, un stadier contrôle nos billets. Seb les lui tend. Il vérifie, nous regarde et dit, “Bah non, vous pouvez pas avec ces places.” Mais on en vient qu’on fait. “Oui, mais vous ne pouvez pas avec ces places.”

On vérifie pour la première fois nos billets…

Un Juventus – Inter pour un Juventus – Empoli du mois d’avant, la plus belle affiche de Série A sur un billet pérave déjà daté, et bien ça, c’est un ticket gagnant… et c’est ma photo.

Crédits photo: transfermarkt (fiche du match).

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